Concert littéraire

Concert littéraire
de Nicolas Mathieu
dit par Julien Allouf
Musique de Dorian Gallet
Dramaturgie Hélène Lotito
LE PROJET
C’est en enregistrant en livre audio le long poème en prose Le Ciel ouvert de Nicolas Mathieu pour Actes Sud Audio que s’est imposée une idée collective – suspendue dans ce moment de profonde émotion que nous procurait la fréquentation des mots justes et sincères, désespérés et drôles, de l’auteur.
Alors, en quelques minutes, le temps de respirer le texte qu’il disait au micro, Julien Allouf a dit :
Il faut porter ce texte sur plateau,
Dorian Gallet qui assurait la prise de son a ajouté :
Je sais quelle musique peut accompagner ce texte,
et Hélène Lotito qui dirigeait la séance a conclu :
Allons-y.
« Je vais te dire, en réalité la littérature ne peut rien. Là-dessus, tout le monde ment. Aucune phrase, aucune épithète ne me rendra cette nuit de Berlin, nos après-midi cachottiers, les douches de Baden ni l’accablant bonheur de ton cul entre mes mains.
Mais tu dois savoir qu’aujourd’hui, à cette terrasse et dans le gris, je t’ai trouvée belle à crever. J’ai pris mon temps et je t’ai regardée comme une dernière fois. J’ai pris tes rides, le trait noir au coin de l’oeil, ta peau, le grain de beauté dans ton cou, un cheveu blanc, ta bouche rose et moelleuse comme du bubble-gum, les ongles cassés, la bague en argent, la paille avec laquelle tu t’es nettoyé les dents. J’ai tout regardé avec une patience de bête. J’ai tout écrit dans mon ventre qui me faisait mal et cette minute-là, demain ne pourra rien contre elle. Tu ne l’as pas su et un jour nous serons vieux et lents, et bientôt morts. Mais cet instant-là fut le nôtre. Tu trouvais mon regard stupide et fixe. Je faisais provision de toi. Je t’emportais en détail. Je goûtais cette plaie qui est de te savoir perdue d’avance. »
Ce texte est une perforation :
avec son invincible poésie, il perfore le quotidien buté,
avec l’espoir des retrouvailles, il perfore l’absence de l’être aimé,
avec ses points suspendus, comme arrachés au vol, il perfore l’inéluctabilité du temps qui passe.
Il ouvre le ciel au-dessus de nous.
« À un moment, tout devient léger et grave. Et tu sais que vingt ans plus tard, tu auras encore en tête le souvenir de cet après-midi de printemps où il ne s’est rien produit de spécial, seulement le ciel voilé, l’orage tout proche, le risque d’aimer, ce retour en voiture sous une pluie battante, et tes mains sur le volant, fermées comme pour se battre. »
C’est en chuchotant ces mots au micro, qu’est apparue l’envie de le projeter au présent, sur plateau, avec ce dialogue texte / musique qui rend justice à l’impulsion, aux couleurs de feu de la prise de parole de Nicolas Mathieu.
Pour dire l’ambition de douceur, la voracité et le souffle de ces mots, une palpitation, un rythme nous ont parus nécessaires : sur la voix de Julien, il faut une musique qui intime le besoin d’aimer fort, de vivre fort. Dorian va chercher à mêler l’imperfection et l’imprévisibilité de la musique interprétée en live, avec la puissance, la pureté et la constance des sons électroniques actuels, des séquences pré-enregistrées s’entremêleront avec la guitare jouée en live, et la possibilité pour le musicien de s’emparer de la voix du comédien pour la distordre et la projeter dans son propre langage.
Les strates qui émergeront de ce double discours ont pour vocation de faire entendre laforce de ce combat amoureux et politique que propose Le Ciel ouvert.
Nicolas Mathieu est l’auteur de trois romans, Aux animaux la guerre, paru en 2014, polar brutal et drôle dont les personnages butés et tendres charrient leurs doses d’humanité froissée. En 2018, il publie Leurs enfants après eux, aux éditions Actes Sud, Prix Goncourt 2018, qui avait fait l’objet d’un livre audio pour Actes Sud Audio, lu par Julien Allouf. Ce roman exposait la quotidienneté ordinaire et extraordinaire d’adolescents d’extractions sociales divergentes dans les années 90. Les mouvements intimes de révolte et de découverte de la sexualité formaient déjà le coeur de son écriture. Toujours attentif à montrer comment les systèmes de langage des métiers modèlent nos pensées, Connemara, paru en 2022, poursuit le récit de personnages en quête de liberté et d’amour, mais une génération plus tard, dans la quarantaine grignotée par les compromissions et les désillusions.
Le sexe et ses sentiments, la rage de ne pas se laisser vaincre restent les moteurs de ses personnages et de son écriture. Le fil de son oeuvre fait apparaître une farouche volonté de défendre la possibilité de la liberté, et pointe les empêchements stupides d’une société bornée. Autant de cris à porter sur scène.
« Regarde-nous avec nos cernes qui ne s’effacent plus, nos premiers cheveux gris, nos intrépidités d’amants. Le jeu nous est connu à présent. Nous sommes sans illusion et toujours aussi bêtes. Nous nous regardons tard le soir et nous savons qu’être deux est une bataille. Nous la menons toi et moi, inquiets comme des bêtes l’hiver, sérieux dans le plaisir, enfin capables de rire de ce que nous sommes. Nous connaissons la musique.
Bientôt nos enfants auront quinze ans eux aussi. Souhaitons-leur d’avoir mal pareil et d’ignorer à leur tour qu’un beau jour, vivre s’achève. »
L’ÉQUIPE
Julien Allouf
Après avoir étudié au Conservatoire National Supérieur d’Art Dramatique de Paris, Julien Allouf travaille comme acteur pour différents metteurs en scène : Y. J. Colin, G.Corsetti, A. Arias, L. Lagarde, C. Maltot, J. Osinski, T. Jolivet, I. Shaked, F. Barbet…
En 2012, il fonde la compagnie L’IMPOSSIBLE avec Clément Bondu et engage un travail autour de l’errance et du voyage dans des formes qui mêleront théâtre et musique.
En 2013, ils créent ensemble le projet ACTE ZERO qui tournera pendant deux ans, à la Comédie de Reims-CDN, au Théâtre de la Cité Internationale, au Théâtre Paul Scarron – Le Mans…, puis le projet DESERTION (Jour 0), inspiré d’un voyage de trois mois en Israël-Palestine, qui sera joué à L’entracte – Scène conventionnée de Sablé-sur-Sarthe, au Théâtre Paul Scarron – Le Mans, au festival d’Avignon, ainsi qu’à la Comédie de Reims- CDN dans le cadre du festival Reims scènes d’Europe 2015.
En août 2014, désireux de pousser plus avant sa recherche, il part au Mexique sur les traces du roman Les Détectives sauvages de Roberto Bolaño, un boitier Nikkormat à la main ; engageant un processus d’identification avec le personnage principal du livre il retracera et photographiera son parcours dans les rues de Mexico City pendant près de quatre mois. A son retour, il rencontre par hasard Bernard Plossu qui le prend sous son aile et décide de l’accompagner dans son travail photographique. Naît alors le projet MEXICO – Sur les traces des Détectives sauvages qui sera exposé à l’Institut français de Mexico à l’automne 2017.
Il crée ensuite le projet EUROPIA – « Nothing important to say rilly », dont une première étape a été présentée à la Comédie de Reims – CDN en 2017 et qui sera exposé dans son intégralité dans le cadre du festival Reims scènes d’Europe 2018.
Il poursuit dans le même temps son travail croisant musique et littérature avec le guitariste Csaba Palotaï et présente Un étrange voyage, d’après un poème de Nazim Hikmet, dans le cadre du festival Reims scènes d’Europe 2018. Ce spectacle, repris à Paris à l’automne 2018, part en tournée en Turquie en mars 2019.
S’ensuit le projet Nous rêvions d’utopie et nous réveillons en hurlant, commande d’écriture de France culture pour la préparation d’un documentaire sur les années mexicaines de Robeto Bolaño. Ce travail, pour lequel il est reparti au Mexique interviewer les proches de l’auteur, a été diffusé dès février 2020.
En janvier 2021 le livre MEXICO / Sur les traces des Détectives sauvages paraît aux éditions MEDIAPOP. La sortie du livre a lieu dans le cadre d’une exposition à La Fabfondation pour l’Art contemporain.
Julien travaille actuellement au projet Le cauchemar climatisé pour lequel il est parti emboiter le pas au romancier Henry Miller dans un long périple de New York à Los Angeles. Ce voyage donnera lieu à un livre qui paraîtra en novembre 2024 avec le soutien de la fondation Agnès b.
Dorian Gallet
Dorian Gallet est compositeur, musicien multi-instrumentiste et chanteur originaire de Montreuil. Guitariste de formation, Dorian est d’abord engagé en tant que bassiste dès l’âge de 15 ans et part en tournée en France et en Europe avec un jeune artiste rock signé chez Universal. En parallèle, il se met à composer et à écrire pour ses projets personnels et pour différents groupes dont il est chanteur et guitariste, dans des univers mêlant pop/rock et sons plus urbains et électroniques.
C’est à 19 ans que Dorian décide de se consacrer pleinement à la musique et entreprend une formation musicale de 2 ans à l’école ATLA (Paris) où il va compléter ses compétences pratiques par une formation théorique et étendre sa maîtrise musicale à d’autres instruments (piano, synthétiseurs, batterie).
À la fois musicien, ingénieur du son (live et studio) et directeur technique pour le livre audio (La Machinamot), Dorian compose également pour la publicité et divers projets artistiques.
Hélène Lotito
Après des études de philosophie et de musicologie, Hélène Lotito a brièvement travaillé à l’Ircam. Puis l’envie de fabriquer quelque chose de palpable s’impose rapidement et c’est dans le livre audio qu’elle trouve le moyen de rejoindre son amour des textes et de quoi remplir ses oreilles. Aux éditions Thélème d’abord, elle se forme à la direction d’acteur et précise ses goûts littéraires, puis elle fonde en 2013 la Machinamot, studio d’enregistrement de livres audio, dont les principaux clients sont aujourd’hui Gallimard, Audible, Nathan et Actes Sud Audio, la collection de livres audio d’Actes Sud, dirigée par Hermine Naudin. Depuis 10 ans, Hélène Lotito développe une manière d’enregistrer les textes qui soit une véritable proposition de lecture, s’appuyant toujours entièrement sur l’écriture d’un auteur, mais laissant libre champ aux possibilités d’interprétations des acteurs, cherchant toujours l’endroit exact qui réunisse au plus juste la matière textuelle et l’angle de compréhension et de jeu du comédien.
Sylvain Gripoix
Shems Bendali